La relation entre marabout et sportifs tient d'abord de la société : en Afrique de l'Ouest, consulter un guide religieux ou un guérisseur appartient à la vie courante, et des joueurs de football emportent cette habitude jusqu'au sport de haut niveau. L'épisode Pogba de 2022 a rendu visible en France ce que les vestiaires connaissaient déjà.
Gris-gris, sorts et terrain de football
- Cette figure vient d'une tradition religieuse et sociale du Sahel et du Maghreb, pas d'un folklore de stade.
- Dans le sport, il intervient surtout en période de crise : blessure, série de défaites, place menacée dans l'effectif.
- Aucune étude ne relie une consultation à un résultat ; l'emprise financière, elle, se documente devant les tribunaux.
D'où vient la figure du marabout ?
Le mot marabout vient de l'arabe murābiṭ, qui désignait l'homme retiré dans un ribat, un poste fortifié et un lieu de prière. Au Maghreb comme au Mali ou en Guinée, ce personnage est d'abord un lettré musulman, maître coranique ou chef de confrérie, que la population locale consulte pour un conseil, une bénédiction ou une protection. Au Sénégal, les confréries mourides et tidianes pèsent sur la vie religieuse, économique et politique du pays.
À côté de cette figure respectée s'est développée une pratique plus commerciale : le marabout guérisseur ou voyant, qui vend amulettes, « travaux » et prières contre paiement. Les petites annonces glissées dans les boîtes aux lettres des villes françaises relèvent de cette seconde catégorie. Le terme de maraboutage désigne l'envoûtement ou la protection contre lui, et c'est lui qui revient dans les récits venus du monde du sport. Confondre les deux figures produit beaucoup de malentendus, y compris dans les médias.
Pourquoi des joueurs de football consultent un marabout
Le recours à ce conseiller chez un joueur de football s'explique souvent par la culture d'origine de sa famille, où cette consultation accompagne les étapes importantes de la vie : un examen, un mariage, un départ à l'étranger, un contrat. Pour un jeune footballeur parti de Dakar ou d'Abidjan vers un centre de formation de Ligue 1, garder ce lien revient aussi à garder un lien avec les siens.
Le sport de compétition ajoute une pression particulière. Une carrière se joue sur quelques saisons, une blessure longue peut tout arrêter, et la concurrence pour une place de titulaire reste permanente. Les moments de crise, série de contre-performances, retour de blessure, fin de contrat, sont ceux où la tentation de chercher une cause extérieure grandit. Accuser un coéquipier ou un rival de « travail » occulte permet alors d'expliquer un échec sans remettre en cause son entraînement, au prix d'un climat de méfiance dans le vestiaire.
Le phénomène ne se limite pas aux joueurs d'origine africaine. Chaussettes fétiches, maillot jamais lavé pendant une série de victoires, ordre immuable pour entrer sur le terrain : la superstition traverse toutes les disciplines et tous les pays. Le maraboutage n'en est qu'une forme, liée à une tradition précise.
Paul Pogba, Kylian Mbappé et les rumeurs de maraboutage chez les Bleus
Le dossier Pogba a placé le maraboutage au centre de l'actualité du football à l'été 2022. Mathias Pogba, frère du milieu de terrain de l'équipe de France, a diffusé des vidéos accusant Paul Pogba d'avoir sollicité un marabout contre Kylian Mbappé. Le joueur a démenti avoir visé son coéquipier et a dénoncé une tentative d'extorsion dont il se disait victime. Le dossier pénal a porté sur cette extorsion, jugée à Paris en 2024, et non sur l'efficacité d'un quelconque envoûtement.
L'épisode, survenu quelques mois avant la Coupe du monde au Qatar, montre surtout ce que le marabout représente dans un vestiaire : une rumeur capable d'abîmer la confiance entre deux joueurs d'une même sélection. Lors des grands tournois continentaux, les récits de gris-gris enterrés près des buts ou d'amulettes cachées dans les chaussettes reviennent régulièrement dans la presse, sans aucun effet démontré sur le score.
Sorcellerie et sport professionnel, un sujet d'étude pour les sciences sociales
La lutte sénégalaise offre l'exemple le plus visible de sorcellerie assumée dans un sport professionnel. Avant chaque combat, le lutteur entre dans l'arène entouré de son équipe mystique, couvert de gris-gris, et procède à des bains rituels et à des libations que la télévision retransmet en direct. Pour le public, cette dimension compte autant que la technique ou la condition physique, et les offrandes, parfois des sacrifices d'animaux, font partie du spectacle.
Les sciences sociales ont analysé ces rituels bien au-delà de l'Afrique. L'ethnologue Christian Bromberger a décrit, dans Le Match de football (1995), les gestes propitiatoires des supporters de Marseille, Naples et Turin, très proches de ceux d'un vestiaire africain. Des témoignages de joueurs ivoiriens, camerounais ou sénégalais, recueillis par la presse écrite et la radio, décrivent la même tension entre foi sincère, pression familiale et peur de l'échec.
Routine, superstition, maraboutage : trois pratiques à distinguer
La routine de préparation, la superstition et le maraboutage se ressemblent de loin, mais elles ne reposent pas sur la même logique. Les préparateurs mentaux séparent nettement ce qui oriente l'attention du sportif de ce qui prête un pouvoir à un objet ou à une personne extérieure.
| Pratique | Ce qu'elle suppose | Risque principal |
|---|---|---|
| Routine de préparation | Des gestes choisis (respiration, échauffement, visualisation) qui aident à se concentrer | Faible : elle reste utile même modifiée |
| Superstition | Un objet ou un geste fétiche censé porter chance | Perdre ses moyens le jour où le fétiche manque |
| Maraboutage | Un tiers payé pour protéger, porter chance ou nuire à un rival | Dépense croissante, dépendance, méfiance dans le groupe |
Une routine se travaille avec un préparateur mental et repose sur ce qui dépend de soi. Le recours à un tiers déplace au contraire la responsabilité vers l'extérieur, ce qui rend la défaite plus difficile à analyser. Pour qui cherche à apaiser le stress d'avant-match, des exercices de méditation pratiqués au quotidien offrent un appui que l'on contrôle soi-même.
Quand la croyance tourne à l'emprise
Consulter un marabout n'est pas interdit en France. Ce que la loi sanctionne, ce sont les abus qui accompagnent parfois la consultation : escroquerie, abus de faiblesse, menaces, extorsion. Un joueur jeune, éloigné de ses proches et soudain bien payé constitue une cible de choix pour qui promet protection ou réussite contre de l'argent.
Plusieurs signes doivent alerter l'entourage :
- des demandes de paiement répétées, dont le montant augmente à chaque visite ;
- la promesse d'un résultat garanti, un but, une sélection, un transfert ;
- la menace d'un malheur si la personne cesse de payer ou parle à quelqu'un ;
- le conseil de couper les liens avec la famille, l'agent ou le staff ;
- l'incitation à abandonner un soin prescrit par le médecin du club.
Face à ces situations, la Miviludes, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, recueille les signalements, et une plainte peut être déposée auprès de la police ou de la gendarmerie. Une blessure qui ne guérit pas ou une anxiété qui paralyse avant chaque match relève d'un médecin du sport ou d'un psychologue du sport, qui sait aussi parler de croyances sans les juger.
Pierres, talismans et règlement des compétitions
Le bracelet de pierres enfilé comme talisman joue chez certains compétiteurs le même rôle qu'un gris-gris : un objet qui rassure. Les traditions qui prêtent des vertus aux minéraux sont détaillées dans l'histoire et les usages de la lithothérapie, mais aucune pierre ne soigne une entorse ni ne remplace une rééducation.
Le règlement pose aussi une limite pratique souvent oubliée : bijoux, bracelets et colliers sont interdits sur le terrain dans de nombreux sports, du football au judo, pour des raisons de sécurité. L'arbitre peut exiger leur retrait avant le coup d'envoi. Mieux vaut vérifier auprès de sa fédération avant de compter sur un talisman au poignet le jour de la compétition.
Un regard qui dépasse le monde du sport
Le maraboutage dans le sport reflète une tendance plus large : la place des croyances dans une société où l'incertitude pèse sur les parcours. Le phénomène touche aussi les pays voisins, comme le montre l'essor des croyances alternatives en Belgique, où astrologie, voyance et soins énergétiques attirent une part croissante de la population.
Le nom de Marabout désigne d'ailleurs aussi une maison d'édition belge, fondée à Verviers en 1949, dont le catalogue compte des livres pratiques, des guides et des récits de champions consacrés au football ou au rugby. Cette homonymie explique qu'une recherche sur ce thème mêle souvent articles de presse sur le maraboutage et catalogue des Éditions Marabout.
Ce que peut, et ne peut pas, un gris-gris dans un vestiaire
Un marabout peut-il faire gagner un match ?
Un marabout ne fait gagner aucun match : rien ne le démontre. L'effet éventuel passe par la confiance du joueur, ce qu'une préparation mentale sérieuse apporte sans dépense ni dépendance.
Le maraboutage est-il courant dans le football ?
Le maraboutage reste présent dans le football, surtout chez des joueurs liés à l'Afrique de l'Ouest, mais son ampleur ne fait l'objet d'aucune mesure fiable. Les cas connus sortent par des affaires judiciaires ou des conflits familiaux, comme le dossier Pogba.
Que faire si un proche est sous l'influence d'un marabout ?
Garder le dialogue ouvert, sans moquerie, et repérer les demandes d'argent ou d'isolement. En cas d'emprise, la Miviludes, un avocat et les forces de l'ordre peuvent être sollicités.




