Le 22 août 2022, le collectif L'Extracteur montre sur Twitter que des naturopathes formés par Irène Grosjean se réservent sur Doctolib comme des soignants. Deux mois plus tard, Doctolib annonce le départ d'environ 5 700 praticiens du bien-être, faute de données officielles pour contrôler leurs qualifications.
- Derrière le nom
- Un compte anonyme, tenu selon ses membres par des soignants et des citoyens, qui alerte sur les pseudo-alternatives en santé et en alimentation.
- L'effet sur la plateforme
- Dix-sept profils suspendus fin août 2022, puis la fin des contrats des praticiens absents d'une source publique comme le RPPS.
- À ne pas confondre
- Docteure Vitale, page du Collectif À la Source, qui sollicite des contributions sur HelloAsso pour un projet baptisé « Doctolibre ».
Qui anime le compte L'Extracteur ?
Le collectif L'Extracteur reste un groupe sans visage : ses membres publient sous ce seul nom, sur Twitter (devenu X), et n'ont jamais révélé leur identité. Le collectif se présente comme un espace d'information sur les dangers de certaines pseudo-alternatives en santé et en alimentation. Ses publications prennent la forme de courtes vidéos extraites de conférences ou de stages, accompagnées d'un commentaire qui pointe le risque pour le public, d'où le nom choisi. Ses cibles relèvent d'une tendance déjà visible chez nos voisins, où les croyances alternatives séduisent les Belges en quête de sens.
Le quotidien Libération a consacré à cette question un article de sa rubrique CheckNews, au moment où la polémique visait Doctolib. La presse spécialisée présente le collectif comme un ensemble de professionnels et de citoyens, cité dans les mêmes articles que Jérôme Marty, président du syndicat UFML, ou le chercheur Alexander Samuel, deux voix connues de la lutte contre la désinformation médicale. L'Extracteur se distingue en revanche de No Fakemed, association de patients et de soignants opposée aux pratiques sans preuve, même si les deux noms reviennent souvent ensemble.
Le mode d'action repose sur l'exposition publique : aucune plainte, aucune pétition, mais des extraits choisis et une question directe posée aux entreprises concernées. Dans l'affaire Doctolib, cette méthode a suffi à faire réagir l'entreprise en quelques jours.
Les bains dérivatifs d'Irène Grosjean, point de départ de l'affaire
Irène Grosjean, figure française de la naturopathie et du crudivorisme, recommande notamment des « bains dérivatifs », une pratique d'eau froide qu'elle conseille jusque chez les nourrissons. Le 22 août 2022, le collectif diffuse une vidéo de ces recommandations et constate que des naturopathes formés par elle proposent des rendez-vous sur Doctolib, avec l'interface d'un généraliste ou d'un kinésithérapeute.
Le reproche tient en deux temps. D'abord, le message de ces praticiens contredit la médecine fondée sur les preuves et peut retarder un diagnostic. Ensuite, leur présence sur un outil utilisé par des millions de patients leur prête une crédibilité de soignant. Le tweet circule vite, repris par des comptes de soignants, puis par la presse généraliste. Doctolib répond alors qu'elle examine les profils signalés.
Faux pédopsychiatres en téléconsultation : la seconde faille de l'été
La polémique des naturopathes croise une autre affaire révélée au même moment. Deux personnes se présentaient sur Doctolib comme pédopsychiatres. Une mère, qui cherchait à renouveler l'ordonnance de ses enfants pendant l'absence de leur psychiatre, réserve une téléconsultation et reçoit un document falsifié. Le parquet de Montpellier ouvre une enquête pour exercice illégal de la profession, et le conseil départemental de l'Ordre de l'Hérault porte plainte.
L'affaire met au jour une règle interne de la plateforme : les nouveaux inscrits disposaient de quinze jours pour fournir leurs justificatifs, période pendant laquelle leurs créneaux restaient déjà ouverts à la réservation. Les deux dossiers, celui des naturopathes et celui des faux psychiatres, posent la même question : qui vérifie l'identité et les diplômes d'un praticien avant qu'un patient ne prenne rendez-vous ?
Comment Doctolib a resserré ses contrôles
Doctolib a d'abord supprimé ce délai de grâce : un profil ne s'ouvre plus aux patients avant la vérification de ses pièces. La société a ensuite suspendu dix-sept profils de naturopathes, d'après Le Quotidien du pharmacien. Fin octobre 2022, elle annonce un recentrage sur les seuls soignants inscrits dans les répertoires officiels. Naturopathes, sophrologues, hypnothérapeutes et autres praticiens du bien-être, environ 5 700 comptes, reçoivent un préavis de six mois.
| Période | Fait | Acteur |
|---|---|---|
| 22 août 2022 | Vidéo et signalement des naturopathes formés par Irène Grosjean | L'Extracteur |
| Fin août 2022 | Faux pédopsychiatres révélés, enquête du parquet de Montpellier | Justice, Ordre de l'Hérault |
| Fin août 2022 | Dix-sept profils suspendus, délai de quinze jours supprimé | Doctolib |
| Fin octobre 2022 | Recentrage sur les soignants référencés, 5 700 comptes du bien-être concernés | Doctolib |
| Printemps 2023 | Fin du préavis de six mois pour les praticiens non référencés | Doctolib |
Selon Siècle Digital, qui relaie l'annonce le 27 octobre 2022, l'entreprise justifie son choix par l'impossibilité de contrôler des titres qui ne figurent dans aucun registre d'État.
Une décision saluée par l'Ordre, contestée par les naturopathes
Le ministre de la Santé de l'époque, François Braun, et plusieurs syndicats de libéraux ont salué l'éviction, tout comme No Fakemed. L'Ordre a réclamé plus d'éthique dans la gestion de la plateforme, et la CSMF a demandé au ministère d'intervenir. Au Sénat, des élus ont aussi enjoint Doctolib à clarifier la frontière entre soignants et thérapeutes du bien-être.
Les représentants des naturopathes ont contesté la mesure, en invoquant une perte de clientèle et une assimilation injuste de toute leur profession aux propos d'une seule formatrice. Doctolib a maintenu sa position : ces activités restent légales, mais elles ne sont pas réglementées, et la société n'a donc aucun moyen fiable de vérifier les qualifications de ceux qui les exercent. Le collectif L'Extracteur a présenté ce recentrage comme une victoire, tout en appelant l'État à encadrer lui-même ces pratiques.
Pourquoi la naturopathie échappe aux registres officiels
La naturopathie n'est ni une profession de santé ni un titre protégé en France : n'importe qui peut se déclarer naturopathe, quelle que soit la durée de son apprentissage. Les écoles délivrent des certificats privés, de quelques semaines à plusieurs années, sans programme commun. Le même vide vaut pour la sophrologie ou l'hypnose hors cadre médical. Les questions soulevées par la formation de naturopathe financée par Pôle emploi montrent l'ampleur de cet écart entre l'affichage et le contrôle réel.
À l'inverse, un généraliste, un infirmier ou un kinésithérapeute figure dans le Répertoire partagé des professionnels de santé (RPPS), alimenté par les Ordres. C'est ce répertoire que Doctolib a retenu comme critère : un professionnel absent du RPPS ou des listes équivalentes ne peut plus ouvrir d'agenda sur le site.
Vérifier un praticien avec les données publiques
L'Annuaire santé de l'Assurance maladie publie en open data les données du RPPS : nom, profession, spécialité et lieu d'exercice de chaque professionnel inscrit. Une recherche sur annuaire.sante.fr suffit pour confirmer qu'un psychiatre ou un pédiatre existe bien avant une téléconsultation. L'Ordre des médecins tient aussi un annuaire en ligne consultable par nom ou par ville.
Pour un thérapeute du bien-être, il n'existe pas de registre : seuls comptent sa transparence sur sa formation, son refus de promettre une guérison et son respect des traitements en cours. Un discours qui invite à arrêter un traitement, à jeûner longtemps ou à éviter un examen doit alerter. Face à un symptôme qui dure, à une grossesse ou à une maladie chronique, le médecin traitant reste l'interlocuteur à consulter avant toute approche complémentaire. Ces précautions valent pour l'aromathérapie, dont les intoxications aux huiles essentielles chez l'enfant rappellent les limites. Une emprise qui s'installe autour d'un thérapeute se signale à la Miviludes, chargée des dérives sectaires.
Bien-être et soin : la ligne que l'affaire a tracée
Le recentrage de Doctolib ne condamne pas la méditation, le yoga ou un massage relaxant : il sépare ce qui soigne une maladie de ce qui accompagne le confort. Cette frontière sert aussi le lecteur d'un site consacré au bien-être. Une séance de sophrologie peut aider à gérer le stress d'un examen, sans remplacer le diagnostic ni le traitement prescrit.
L'attrait pour ces pratiques dépasse la France, souvent nourri par une défiance envers l'institution. L'affaire de 2022 montre qu'un compte anonyme bien documenté peut infléchir la politique d'une entreprise valorisée en milliards d'euros, à condition de s'appuyer sur des faits vérifiables : des vidéos publiques, des profils réels et une question simple sur la vérification des praticiens.




